La souveraineté numérique commence par nos outils professionnels

Aujourd’hui c’est mardi, hier c’était donc le début de la semaine, et la même scène a eu lieu dans toutes les agences de France, dans tous les open space où sont les équipes SEO et webmarketing : une personne fatiguée sirote son café, et ouvre son navigateur pour voir si Google aime toujours autant tel ou tel site web. La personne ouvre son navigateur, mais surtout elle utilise sans doute SEMrush (USA), Ahrefs (Singapour), SE Ranking (USA), Moz (USA) voire des outils plus chers comme Brightedge (USA) ou autres .

Ce comportement, c’est celui de la plupart des professionnels du secteur en France et en Europe. Ces outils sont (au moins raisonnablement, mais ce n’est pas le débat ici) performants, bien marketés, et tout le monde les utilise. Pourquoi se poser des questions ? Et bien pourquoi pas ! Parce que le contexte d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier et qu’il existe des alternatives françaises ou européennes largement sinon plus performantes, matures et souvent snobées pour des raisons assez inexplicables.

Le contexte géopolitique a changé

Au risque d’enfoncer une porte ouverte, je vais rappeler que les relations entre l’Europe et les États-Unis sur le numérique n’ont cessé de se tendre depuis un an.
Depuis son retour à la présidence américaine, Donald Trump a mis coup de pression sur coup de pression sur la régulation numérique européenne. Dès février 2025 il a promis des sanctions douanières et autres contre-mesures en cas « d’attaques » sur les entreprises américaines, ciblant implicitement le DSA (Digital Services Act, qui encadre la modération des contenus et la transparence des plateformes) et le DMA (Digital Market Act, qui limite les pratiques anticoncurrentielles des géants du numérique).
La France est directement visée puisque certains élus du Congrès américain avait adressé à Donald Trump une demande pour l’inciter à « répondre de manière ferme » contre une potentielle augmentation de la taxe GAFAM française.

Plus récemment, le même Donald Trump a menacé directement certaines entreprises européennes de leur faire tomber la foudre sur la tête si l’Europe maintenait ses régulations tech (dont des françaises comme Mistral ou Publicis). Le même mois, des interdictions de visa ont frappé plusieurs responsables européens, dont Thierry Breton, pour leur rôle dans l’élaboration du DSA.

Encore un exemple pour la route : quand le juge (français) Nicolas Guillou a autorisé le mandat d’arrêt de la CPI contre Netanyahu, Washington l’a sanctionné. résultat : plus de PayPal, plus d’Amazon, plus de Visa. Même certaines banques européennes ont fermé ses comptes par peur des représailles.

On peut penser ce que l’on veut des aspects géopolitiques, mais tout cela a des conséquences. La tech américaine opère dans un cadre juridique et politique aligné avec les intérêts stratégiques de leur gouvernement, tandis que ce dernier pousse la concurrence vers le ravin. Le Cloud Act (datant de 2018) est une belle illustration de ce propos : il oblige les entreprises américaines à transmettre les données qu’elles hébergent aux autorités américaines, quel que soit le lieu physique de stockage. Vos données Semrush ou Ahrefs, même si elles transitent par des serveurs européens, sont accessibles de droit au gouvernement américain.

Le search a changé

Les métiers de la visibilité web vivent un moment difficile avec l’irruption de l’IA générative dans les résultats de recherche. Selon une étude Semrush (oui je suis conscient du paradoxe qui consiste à les citer) portant sur plus de 10 millions de mots-clés, les AI Overviews de Google étaient présents sur environ 16% des requêtes en novembre 2025, après un pic à près de 25% en juillet.

L’impact sur le trafic est fort, diverses études mentionnent des baisses de CTR sur la partie organique de la SERP qui vont de 30% à quasiment 50%, en présence des résumés IA.

Les outils que nous utilisons pour comprendre et optimiser notre présence sur les moteurs deviennent encore plus stratégiques. Et la question de qui contrôle ces outils, qui héberge ces données, prend une dimension nouvelle.

Une question de bon sens économique

La data SEO est principalement de la data Google : positions, volumes de recherche, backlinks utiles, tendances, etc. La « souveraineté » de ces données n’est pas le plus important. La question est en fait ailleurs : pourquoi payer des entreprises américaines pour analyser et interpréter cette data ? On envoie notre argent deux fois de l’autre côté de l’Atlantique : une fois à Google pour exister dans la SERP via les ads, une deuxième fois à Semrush ou autre pour comprendre comment on peut exister dans la SERP organique.

Quand une agence SEO française paye 200 à 400€/mois à Semrush, SE Ranking ou Moz, cet argent part aux USA. Il finance des emplois américains, de la R&D américaine, des infrastructures américaines. Si c’est Ahrefs, ça part ailleurs mais toujours pas proche de nous. Multiplié par des milliers d’agences, de freelances, d’annonceurs en France et en Europe, ce sont des dizaines de millions d’euros qui ne profitent pas à l’écosystème local.

Par ailleurs, on se met à la merci de décisions qu’on ne contrôle pas. Si demain SEMrush triple ses tarifs ou que l’accès au marché européen lui est fermé, que fait-on ? On migre en catastrophe ? Avec quel historique ? Le rapport de la Cour des Comptes de 2025 le dit clairement : « L’ambition affichée par la France en matière de souveraineté numérique peine à être satisfaite du fait notamment de la position prééminente des entreprises américaines et de la législation qui leur est applicable ».

À l’inverse, chaque euro dépensé chez un éditeur européen :

  • Finance des emplois en France ou en Europe
  • Alimente un écosystème tech local
  • Génère des impôts et cotisations ici, pas ailleurs
  • Renforce la capacité de ces acteurs à innover et à concurrencer les géants

Mon point n’est pas celui d’un patriotisme économique naïf. C’est de la logique de filière. Le secteur du SEO en France représente des milliers d’emplois — consultants, agences, éditeurs de sites. Si les outils qui structurent ce métier sont principalement américains, la valeur remonte mécaniquement outre-Atlantique. On devient une économie de services qui utilise des infrastructures étrangères, sans jamais capitaliser sur la couche logicielle. Et pourtant une grande partie de la valeur des SEOs en France est dans leur très grand niveau technique.

Choisir des outils locaux, c’est faire circuler l’argent dans un écosystème qui nous bénéficie collectivement. Et c’est réduire une dépendance dont on n’a pas besoin en augmentant notre autonomie stratégique et donc notre résilience collective.

Choisir Français, puis Européen

La question n’est (pas encore en tout cas) de trouver des alternatives systématiques, même de moindre qualité, mais bien de se rendre compte qu’il existe une offre meilleure et locale. C’est carton plein : moins chère, de meilleure qualité, et souveraine (même si ce terme est malhabile, on le comprend tous), il n’y a aucune raison de snober l’offre locale.

Posez vous quelques questions simples :

  • Où sont hébergées les données critiques que je confie à cet outil (si c’est le cas) ?
  • Qui peut y accéder légalement ?
  • Que se passe t-il si demain l’accès à mes outils est coupé ? Est-ce que j’ai un plan de contingence ? quelqu’un contre qui me retourner ?
  • Existe-t-il une alternative française/européenne que je n’ai jamais testée ? Quelle est son niveau de qualité .

Les outils européens ne sont pas des sous-produits. Alors bien sûr comme je suis à l’origine de Babbar et Yourtextguru je vais vous dire que c’est les meilleurs outils. Mais ce qui se joue actuellement va au delà de la concurrence entre confrères et je vais vous dire qu’il y a d’autres bons outils qui peuvent vous permettre de choisir la France ou l’Europe : seobserver, thot seo (concurrent frontal de yourtextguru pourtant), sistrix, majestic, monitorank, seolyzer, ranxplorer, yooda, semji, oncrawl, haloscan, surfer (qui appartient maintenant à Positive, anciennement Sarbacane), myrankingmetrics, et bien d’autres encore je sais que j’en oublie et je suis désolé de ça.

La qualité est là. L’offre est là. Le souci est plus dans le réflexe de regarder loin de chez soi, peut-être parce que l’herbe est toujours plus verte ailleurs ?

C’est maintenant qu’il faut se bouger le derrière

Parce qu’en réalité, l’urgence est là mais on ne veut pas la voir. Dans notre monde devenu complètement fou, tout peut arriver, c’est peut-être le moment d’enfin se prendre en main pour réussir collectivement. Et pour ça, le plus près, le mieux !